LA CHUTE
l'homme qui écrit la nuit
Dans un village de montagne oublié du monde, on raconte aux enfants que chaque automne, la montagne réclame son dû. Une superstition que les adultes moquent le jour, mais qui les fait fermer leurs volets plus tôt le soir. Sacha revient 12 ans après être partie à 17 ans sans se retourner. Elle a 29 ans, une vie rangée en ville. Sa grand-mère vient de mourir et elle doit vider sa maison. Dès son arrivée, elle sent que personne ne l'a oubliée. On la regarde de travers. Dans ce village, on n'oublie pas celui qui manque. Enfant, elle n'avait qu'un seul ami : Elian. Deux inséparables. Lui, le gamin né un matin d'octobre, le jour où sa mère est morte d'une fièvre. Un enfant que son père, patron de la scierie, ne regardait jamais. Pour exister, Elian a compris très tôt qu'il fallait faire ce que les autres n'osaient pas : sauter du toit dans le foin, traverser la rivière en crue sur un tronc, escalader l'église pour y accrocher un foulard rouge. Ce n'était pas le danger qu'il cherchait, c'était le regard des autres. Sacha, elle, était la seule à avoir peur pour lui. Leur équilibre : il prenait tous les risques, elle portait toute l'inquiétude. Un soir d'octobre sans lune, ils se disputent sur le chemin du Pont des Corbeaux, ce vieux pont de pierre au-dessus du ravin où s'alignent les corbeaux. Sacha lui lance, blessante : "t'es qu'un lâche". Pour lui prouver le contraire, Elian monte sur le parapet humide et glissant. Il tombe. Sacha était là. Elle a tendu la main trop tard. Elle est partie le lendemain par le premier car, sans rien dire à personne, en gardant ce secret. Douze ans plus tard, elle revient. Elle doit affronter le village et ses rumeurs, l'institutrice qui avait compris qu'Elian "n'avait pas besoin de tomber pour qu'on le remarque", le père d'Elian qui vient chercher du repos et à qui elle ment par pitié en disant que son fils a prononcé son nom avant de tomber. Le jour anniversaire de la chute, elle monte seule au pont. Elle pose une pomme sur la pierre mouillée, à l'endroit exact où il se tenait. "Ton dû". Elle comprend alors ce que les vieux voulaient dire : l'automne prend toujours quelque chose. Pas toujours une vie. Parfois juste une part de soi, restée accrochée là-haut, sur un parapet. Elle redescend plus légère. Le pardon a enfin remplacé le silence.